Pourquoi lire ? Par souci de soi. La relation que chaque individu entretient avec la bibliothèque peut être comparée à celle qu’il entretient avec le monde extérieur. La bibliothèque est ce monde – symbolique et intérieur, quelquefois – où se puisent les ressources, les apprentissages et les références. Matérielle par le lieu qu’elle évoque ou mentale par l’addition de livres lus, la bibliothèque est à la fois le désir de la totalisation et celui du choix, de l’ambition de l’universel et la réduction à sa propre personne, un outil de référence ou un trésor des préférences. La bibliothèque remplit de multiples rôles et pas seulement dans la vie d’un écrivain pour qui elle est le salon littéraire le plus prisé, la demeure la plus enviée, la plus sensible, la plus impénétrable. La bibliothèque est espace de travail, de documentation, de loisir, d’évasion, et lieu de lecture des petits « rats » qu’elle abrite. C’est un cabinet de curiosités, une alcôve dessinant sa narration profonde, un gigantesque territoire de mots, de lignes, de goûts, de couleurs, où flirtent ensemble schémas et personnalités complices et ambivalentes. Dans la vie d’un écrivain, les multiples fonctions qu’elle joue sont nombreuses. Que signifie pour lui son indispensable présence ? Les dimensions matérielle et affective : qu’en tirer ? La bibliothèque est le lieu de tous les voyages : elle est réseau de connections où se mêlent des filiations, des dialogues parfois insoupçonnés. Elle est lieu de savoirs, lieu d’intertextualité comme l’ont imaginée les Oulipiens lors de leurs rencontres à la Bibliothèque Nationale. Elle est lieu qui fédère et abrite les rats de bibliothèques, comme nous le confirme Robert Musil. Elle est pour Eco ce lieu emblématique et clos qui incite à la rêverie ou à l’intimité, où l’on se sent hors du monde pour y trouver le silence. Elle est patrimoine immémorial qui transmet, qui ouvre sur les réalités du monde, panorama qui documente, base-arrière inspirante et inspirée. Elle opère des croisements, des dispersions entre toutes sortes de textes et de lectures. Constituer une bibliothèque relève au départ du cas singulier du lecteur/propriétaire parce qu’elle apparaît étroitement associée à sa vie. Elle est irréductible à une forme figée, ce qu’elle ne saurait être. Elle peut aussi revêtir une portée symbolique. Si la bibliothèque se singularise par une série de choix idéologiques, pratiques ou esthétiques, elle n’en est pas moins ouverte à d’autres auteurs, à d’autres lecteurs, d’autres livres, et aux influences et modes intellectuelles d’une époque. Publique ou privée comme nous le verrons depuis la Humbolt de Dublin ou depuis la bibliothèque en ordre de Valéry Larbaud, elle se fait singulière, agrémentée, augmentée, souvent de nature collective, du fait des héritages, des dons ou des prêts qui la constituent et la transforment. Car oui, la bibliothèque est cet indubitable lieu de prestige, cet impressionnant monument, une forme de lieu d’appui, qui concentre l’espace et le temps. Bien sûr, elle a aussi ses détracteurs, les fameux « brûleurs de livres » chers à Ray Bradbury…La bibliothèque, sauvegardée, conservée, réarmée, reconstituée n’est pas qu’un lieu qui révèle les pratiques de lecture et d’écriture en réservant un soin particulier à la promotion littéraire et à l’enseignement de la littérature. Par ses ouvertures, ses circulations, ses expansions infinies et transversales, elle engendre un processus redoutable de création. « La bibliothèque idéale » dressée pour Jacques Doucet par Breton et Aragon en est le plus bel exemple. Enfin, ultime mission, ultime privilège : les rôles des bibliothèques permettent d’étudier la prégnance d’une œuvre dans l’histoire, d’un auteur ou d’une collection : c’est exactement tout cela que ce petit livre tente modestement de cerner, de comprendre, d’amorcer



















